Ingérences Russes : quand l’IA devient le meilleur outil de désinformation

Les campagnes d’ingérence et de déstabilisations russes massives se multiplient, alors que l’IA en devient un véritable outil et floute les limites entre le vrai et le faux.

Sur cette vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, tout à l’air crédible. Pourtant, Raphaël Glucksmann, candidat à la présidentielle de 2027 a été visé cet été par un deepfake russe, le groupe Storm-1516. Cette opération de déstabilisation menée par le GRU, le service de renseignement militaire de la Russie visait donc le candidat socialiste mais également sa compagne, la journaliste Léa Salamé, ainsi qu’Edwy Plenel, fondateur de Mediapart.

Ce n’est pas la première fois que sévit ce réseau pro-russe, il s’est déjà attaqué à Édouard Philippe, candidat également à la présidentielle. « Ce deepfake reprenait les codes du média en ligne Blast », comme témoigne Télérama dans un article consacré à l’affaire. La vidéo entièrement truquée reprend le visage et la voix « dans le but de rendre viral un mensonge total pour salir des personnalités considérées comme hostiles par le régime russe », déclare Glucksmann. Ce dernier accuse Vladimir Poutine de vouloir faire « basculer la France pour obtenir l’implosion du bloc européen ». Raphaël Glucksmann est par ailleurs un farouche opposant au régime de Vladimir Poutine. 

 VIGINUM est le service technique et opérationnel de l'État français chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères (INE). Dans son rapport de mai 2025, le service observe 77 opérations attribuées à ce réseau qui n’en n’est pas à son coup d’essai concernant la désinformation : création de faux sites imitant des médias reconnus, fabrication de vidéos et documents falsifiés, recours à des acteurs et des comptes relais, diffusion de récits visant à décrédibiliser des personnalités et des institutions occidentales.

Par le prisme de cet exemple, le sujet de l’information avec l’IA montre qu’il y a une mise en place volontaire de diffusion de fausses informations à des fins politiques. Il n’y a pas seulement une manipulation de l’information mais une fragilité d’autant plus forte concernant la confiance attribuée désormais à l’information en elle-même. Il y a une nette tentative de déstabilisation d’une puissance par une autre.

L’Assemblée nationale a d’ailleurs déposé un rapport le 3 décembre 2025. L’IA offre de nombreux contenus de désinformation afin de corrompre et de fragiliser les institutions démocratiques. Les députés Alain David et Laetitia Saint-Paul souhaitent renforcer la sensibilisation de la population en soutenant la production d’informations fiables. Il y a une prise de conscience concernant les dangers de l’information qui devient manipulable par l’image, laissant place à des acteurs malveillants dans un contexte géopolitique complexe.

Des acteurs aux intérêts bien identifiés

Des fausses informations venues de Russie, oui, mais créées par qui, et surtout, pourquoi ? En effet, plusieurs acteurs sont ici en cause, agissant pour le compte du Kremlin. Tout d’abord, afin de déployer sa propagande, le gouvernement Russe fait appel à trois sociétés qui ont été identifiées par le Département de la Justice américaine dans un rapport en septembre 2024 : la Social Design Agency, Structura et ANO dialog. La campagne, portant le nom de Doppelganger, a été mise en place dès 2014 avec le début de la guerre russo-ukrainienne et consistait à créer des faux sites d’information européens imitant les vrais médias. En France, par exemple, le Monde, le Figaro ou encore 20 Minutes ont été doublés. L'agence française VIGINUM chargée de lutter contre les ingérences numériques étrangères, a dénombré de son côté 355 noms de domaines usurpant l'identité de médias français en 2023. L’opération Doppelganger était notamment pilotée par Serguei Kirienko, directeur adjoint de l’administration présidentielle de la fédération de Russie. D’autres attaques similaires ont été repérées, telles qu’une ferme de bots utilisant l’IA pour créer de faux profils et diffuser des messages pro-russes pilotés, entre autres, par le FSB, principal service de renseignement intérieur de la Russie. 

Le but clair est donc de servir le régime Russe et ses intérêts politiques afin de créer tellement de désinformation qu’il sera difficile de savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Dans le cadre de la guerre russo-ukrainienne, il est important pour le Kremlin de noyer les réseaux sociaux avec des contenus pro-russes, afin de compenser la vive désapprobation que l’UE ressent à son égard. En effet, depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, de nombreuses sanctions, économiques ou diplomatiques, ont été décidées contre la Russie, en faisant le pays le plus sanctionné au monde. Il s’agit donc avant tout de rééquilibrer cette situation en favorisant les contenus pro pouvoirs Russes sur les réseaux sociaux, mais également, grâce à eux, d’influencer les élections locales dans les pays européens. L’exemple le plus criant de ce phénomène reste l'élection présidentielle Roumaine de 2024, annulée par la Cour constitutionnelle de Roumanie en raison d’accusations d’ingérences russes massives au moment de la campagne. Le gagnant, Călin Georgescu, candidat d’extrême droite favorable à la Russie, avait alors connu une viralité exceptionnelle sur le réseau social TikTok, soulevant de nombreux soupçons de manipulation des algorithmes et de financements illicites de sa campagne.  La déstabilisation politique se passe donc sur les réseaux à présent, par des moyens concrets de déploiement inattendus et bien rodés. 

Plusieurs étapes clés 

Mais concrètement, comment sont faits les deepfakes ? La création de ces vidéos repose sur des techniques d'apprentissage profond, “Deep Learning“, notamment en utilisant les réseaux antagonistes génératifs ou les encodeurs-décodeurs.

Pour générer ces contenus, les créateurs n’ont que trois étapes à suivre : tout d’abord, ils doivent se munir d'un dossier d'images et de vidéos variées de la personne cible, incluant ses différentes expressions faciales et sa voix. Ensuite, l’IA s’entraîne à reconnaître ces informations grâce à des réseaux neuronaux conçus pour imiter le cerveau humain. Une fois le visage généré et remplacé, le créateur n’a plus qu’à faire des ajustements en post-production pour les couleurs, les contours ou l'éclairage.

Cette technologie est en réalité inspirée du travail de Ian Goodfellow, chercheur américain, qui a développé en 2014 le “Generative Adversarial Network”. Le GAN est un type de modèle d'apprentissage automatique qui génère de nouvelles données en apprenant des modèles à partir d’autres jeux de données. Il est composé de deux réseaux neuronaux qui rivalisent constamment entre eux pour créer des données réalistes et fictives.

C’est seulement 3 ans plus tard, en 2017, que le terme “deepfake” est la première fois mentionné par un utilisateur du réseau Reddit. La personne anonyme a créé les premières vidéos deepfake, utilisant des images de personnes sans lien entre elles pour créer du faux contenu et le diffuser en ligne. 

Dans son article, Alexis Obeng, consultante en cybersécurité pour la société IMB, regrette toutefois une généralisation rapide de cette technologie, notamment après la sortie de différents logiciels IA puissants. En 2023, le phénomène “deep fake” a explosé sur Internet, avec une augmentation de 44 % du développement de ces outils. Et le contenu s’est très vite perverti, popularisant des vidéos explicites non consensuelles de femmes, soit environ 98 % des vidéos deepfake en ligne.

Des fonds puisés dans le budget de la Russie 

Face à l’évolution technologique de la Chine, la Russie place depuis plusieurs années l’intelligence artificielle au cœur de sa stratégie de développement mondial. Elle encourage   son intégration généralisée et appelle les entreprises à investir massivement dans les infrastructures.

Pour atteindre ses objectifs, le gouvernement a mobilisé des ressources financières importantes : en 2024, le vice-Premier ministre Dmitri Tchernychenko a annoncé que 5% du budget de la recherche de l’État devraient passer directement dans la recherche sur l'IA, tandis que 15% supplémentaires sont destinés à d'autres domaines de recherche utilisant ses outils. Pour compléter ce financement, l’État s’appuie massivement sur des partenariats publics et privés, comme la banque russe Sberbank, des start-up, les grandes sociétés d'État et des fonds extrabudgétaires, afin de se créer une autonomie, notamment après avoir reçu plusieurs sanctions internationales.

La Russie tente également de s’imposer comme puissance technologique pour trouver des investisseurs, proposant une “IA souveraine” pour rivaliser avec les modèles occidentaux. Sberbank, aux côtés de Yandex, tente de rattraper le retard accumulé face aux Etats-Unis ou la Chine en créant des modèles phares, comme GigaChat ou Yandex GPT. “Au début, ce sera plus lent et moins performant que Grok ou DeepSeek, mais cela sera en phase avec vos valeurs”, a confié Alexander Vedyakhin, premier vice-président de la banque et développeur d'IA, lors d'un entretien avec Reuters lors d’une conférence économique à Saint-Pétersbourg. L’homme assure que le pays reçoit une demande importante de la part de pays d'Amérique latine, d'Afrique, d'Asie ou encore d'Océanie.

Plus récemment, Vladimir Poutine s’est rapproché du président chinois Xi Jinping lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), organisé au Kirghizistan. Les deux chefs d’État ont discuté de la coopération économique bilatérale sur les innovations numériques et l’intelligence artificielle. « La coopération stratégique entre la Russie et la Chine constitue un modèle de relations interétatiques », s’est félicité Vladimir Poutine. Cette rencontre inquiète certains experts qui pensent que la Chine va devenir aussi potentiellement un grand investisseur dans l’IA et permettra à la Russie de renforcer leur menace sur l’Europe.

-Article écrit en collaboration par Lola CARLIER, Camille FONTAINE et Uliana BOCH-