Ecrivain public, un métier qui crée du lien social

Marie, 60 ans, est écrivaine publique depuis 2011, elle rédige pour les gens qui ne savent pas écrire ou lire la langue française, et fabrique des ponts entre eux et les institutions.

“Quand vous venez, dites vous qu’il faut m’amener toute votre vie”, explique Marie avec un sourire. En face d’elle, la femme de 62 ans venue la voir afin de constituer un dossier de retraite acquiesce. Elle fait partie des un peu plus de 300 personnes qui se rendent à la permanence d’écrivaine publique chaque année, au centre Saâd Abssi, à Gennevilliers. Là-bas, les gens sont reçus pour des rendez-vous de 30 minutes afin de les aider dans toute démarche nécessitant une bonne compréhension de la langue française écrite ou lue. “Evidemment la plupart du temps, les gens viennent pour des papiers administratifs, mais il arrive que j’ai des cas plus personnels” me confie l’écrivaine, avant de poursuivre : “une fois un monsieur m’avait demandé de l’aider à écrire une lettre d’amour pour sa femme, par exemple”. 

Quoi qu'il en soit, les gens doivent venir préparés, avec tous leurs documents administratifs, afin de faciliter le travail de Marie, et le rendre plus fluide, mais aussi de constituer des dossiers les plus complets possibles. “Beaucoup de gens oublient des papiers qu’ils ont laissés chez eux, ou ne savent juste pas qu’il fallait les ramener”. Armée de ses post-it jaune pastel, Marie rédige donc des mémos aux gens qui viennent la solicitier, et les colle dans un coin de dossier, “pour le prochain rendez-vous”. Mais c’est aussi une profession au cas par cas, de nombreuses personnes venant en effet très préparées, avec des pochettes remplies de lettres et de papiers de toute leur vie. “Dans ce genre de situations, je n’ai qu’à prendre et à fouiller, c’est beaucoup plus simple”, raconte l’écrivaine. 

Des profils variés, mais toujours précaires 

“Il ne me reste qu’un mois dans mon logement, après cela je serai expulsée, et mes enfants retirés”. Ces mots, ce sont ceux d’Anne, en larmes dans le bureau de Marie, son bébé de moins d’un an dans les bras, auquel elle donne le biberon. La jeune femme de 30 ans, est également venue avec son deuxième enfant de 2 ans dans une poussette. Arrivée du Kenya il y a 2 ans, elle approche du terme de son bail avec La Canopée, l’association qui l'héberge actuellement, et ne peut pas travailler car elle doit s’occuper de sa fille le temps de lui trouver une crèche dans ses moyens. Anne ne parle pas un mot de français, et la gérante de la Canopée le sait bien, pourtant, elle lui rédige de longs messages en français sur Whatsapp, dans lesquels elle lui explique qu’elle va “retourner à la rue” et qu’on va lui “prendre ses enfants”. Anne me révèle qu’elle ne vit qu’avec 150 euros par mois pour les nourrir, et qu’elle a très peur qu’on les lui retire. Son rendez-vous, d’une urgence absolue, durera exceptionnellement 1h30, durant laquelle Marie passera des appels à toutes ses connaissances et associations, afin de trouver un logement à la jeune femme. Celle-ci finira par repartir avec un sourire triste et des biscuits qui lui ont été donnés par le centre pour elle et ses enfants.

“On essaye de rester professionnels, mais j’ai plusieurs fois dit à mon mari qu’un jour j’allais lui ramener quelqu’un à héberger à la maison” me raconte Marie. “Il y a énormément de femmes seules, ou maltraitées, de gens précaires, à la rue ou qui le seront bientôt”. Le matin même, la femme de 62 ans venue la voir pour son dossier de retraite lui expliquait qu’elle était reconnue en situation de handicap et ne percevait que le revenu MDPH - dont le montant est de maximum 1100 euro par mois - pour elle et ses deux filles, dont une également handicapée. “Ce ne sont quasiment exclusivement que des gens qui vivent en logements sociaux ou avec des associations”. L’après-midi même, Haria, environ 50 ans, venait en béquilles pour donner à Marie un avis de réception de la part de la Commission Médicale de Recours Amiable, qui a mis un an à recevoir sa requête. En attendant, son état s’est “beaucoup empiré”, nous confie la femme, qui avait déjà essuyé un rejet il y a deux ans et attendait beaucoup de cet appel de décision afin d’être reconnue en situation d’invalidité. 

Plus qu’un rendez-vous, quelqu’un à qui se confier 

“Les gens aiment avoir une même personne qui les suit sur la durée”, déclare Bruno Hervouet, directeur du centre Saâd Abssi. Et en effet, le lien créé au fil des années entre Marie et les personnes qui viennent la solliciter est sacré et très puissant. “Elle n’est pas juste là en tant qu’écrivaine publique, les gens se confient à elle, lui révèlent des choses importantes, et pour ça il faut se sentir à l’aise”. Marie quant à elle m’explique que quand elle se promène dans la rue ou qu’elle fait ses courses, il n’est pas rare de rencontrer des gens qu’elle reçoit à la permanence. “Ca fait toujours plaisir, de voir ce qu’ils deviennent, si ça avance pour eux, d’avoir de leurs nouvelles”. Et ces personnes là le lui rendent bien, en lui faisant régulièrement des cadeaux en tous genres, ou pour fêter la réussite du dossier que la femme les a aidé à rédiger. “Souvent quand quelqu’un obtient un logement grâce à mon courrier, ils m’apportent des chocolats, des fruits ou des vêtements pour me remercier”.

Mais il arrive aussi parfois que Marie ait du mal à séparer le professionnel et le personnel, et à ne pas emporter cette charge mentale à la maison le soir. “J’ai des situations qui me travaillent beaucoup, surtout quand j’ai commencé il y a 15 ans. J’ai appris à mettre de la distance, mais je reste très touchée par certains cas”. A l’instar de Anne, à qui elle a donné des biscuits et des compotes, il arrive que Marie ait envie d’aider encore plus les gens qui viennent la voir, car le sentiment d’impuissance de voir repartir ces gens est “très très dur”, selon ses mots. Elle explique qu’il faut réussir à mettre des barrières, sinon on a envie de faire des heures supplémentaires et de se perdre dedans. Mais si beaucoup de moments sont difficiles, il y a aussi des instants de rire et de légèreté dans ce quotidien pour lequel il faut être armé. Parfois, des gens éclatent de rire d’un coup, ce qui permet de faire redescendre la pression, de partager un moment humain avec eux en remplissant en même temps des dossiers beaucoup plus lourds. 

Illettrisme et analphabétisme, des maux pas si rares 

1,4 millions. C’est le nombre de personnes se trouvant actuellement en situation d'illettrisme en France métropolitaine selon le site de l’Insee. C’est environ 8% de la population âgée de 18 à 64 ans. Bien que l’on regroupe régulièrement les deux termes, ils ne veulent pas dire la même chose pour autant. Une personne illettrée a déjà reçu une formation et appris à lire et écrire, mais l’a oublié et n’en est plus capable, tandis que quelqu’un d’analphabète n’a jamais reçu ce savoir. Bien que ces taux aient considérablement baissé ces dernières années (divisés par deux selon l’Observatoire des Inégalités), ces obstacles restent bien présents dans le quotidien des gens qui les rencontrent. C’est aussi un chiffre réparti de manière grandement inégal sur l’ensemble du territoire français, les familles les plus précaires étant les plus touchées. En effet, toujours selon des rapports de l’Insee, 15% des personnes dont les parents ont atteint au maximum le brevet des collèges rencontrent des difficultés à l’écrit. Cette situation ne concerne que 2% des personnes dont les parents sont diplômés du supérieur. 

Le métier d’écrivaine public prend alors tout son sens, alors que de telles barrières empêchent d’accomplir de nombreuses tâches quotidiennes, comme remplir des documents administratifs, lire des contrats, ou tout simplement répondre à des mails, des messages. La permanence qu’anime Marie permet de fabriquer des ponts entre ces personnes vivant à l’ombre de la République et les institutions, de les inclure et leur redonner une place au sein de la société, de ne plus en avoir peur, et surtout, de laisser derrière eux la honte qui est souvent associée à cette situation. Le centre Saâd Abssi est donc un bon exemple de tentative d’inclusion sociale, mais il n’est pas le seul. En effet, beaucoup d’associations et dispositifs existent pour aider les personnes illettrées et/ou analphabètes, telles que L.I.R.E, Coup de Pouce, Savoir pour réussir ou encore l’ANLCI (Agence Nationale de Lutte Contre l'Illettrisme). 

Un vecteur d’inclusion sociale qui dépasse la simple permanence 

Plus largement, Gennevilliers, par le biais de son centre socioculturel Saâd Abssi ouvert en juillet 2023, démontre une réelle volonté d’intégrer les habitants de quartiers de banlieues, considérés comme plus précaires, à la société. Les activités proposées là-bas agissent comme de véritables “passerelles” selon les mots de Bruno Hervouet, et aident à faire gagner les gens en autonomie, à leur donner, entre autres, un capital culturel qu’ils n’ont pas forcément dans leur milieu social, en les emmenant au musée, au théâtre. Faire renouer ces personnes là avec la société, c’est les déstigmatiser et les faire exister, leur montrer qu’ils ont une place à prendre. Les rendre également acteur de leur vie et de leur destin, en les laissant proposer et réclamer les activités ou animations qui leur font le plus envie, leur serait le plus utile. C’est là tout le “projet”, explique le directeur du centre. “Ils nous connaissent donc on établit avec une relation de confiance, qui est au cœur de la démarche de la structure”.

-20 février 2026-